Introduites au Brésil en 1956, les
abeilles tueuses entrent à Los Angeles
par Christiane Galus - Article du
quotidien "Le Monde" paru le 23/01/99
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PLUSIEURS colonies d'abeilles "tueuses" ont été
détectées à Los Angeles. De souche africaine, ces Apis mellifera scutellata
doivent leur surnom à leur grande agressivité. Elles ont commencé leur conquête du
continent américain en 1956, quand le gouvernement brésilien a décidé d'importer de
Namibie 47 reines appartenant à cette race mieux adaptée au climat tropical que les
abeilles locales, issues de souches européennes. Un an plus tard, 26 reines se sont
échappées du centre expérimental où se pratiquaient les essais d'acclimatation. Leurs
descendantes ont alors commencé à coloniser, au rythme de 300 à 500 kilomètres par an,
le continent, l'Amérique centrale, puis le sud des Etats-Unis, qu'elles ont abordé en
octobre 1990.
Elles attaquent beaucoup plus facilement que leurs congénères nord-américaines, issues
de sous-espèces d' Apis mellifera et importées d'Europe par les premiers colons (il
n'existait pas d'abeille domestique sur le continent américain). "Un léger choc sur
leur ruche suffit à les rendre furieuses" explique Gérard Arnold, spécialiste du
comportement des abeilles au CNRS. Depuis leur arrivée aux Etats-Unis, elles ont
provoqué la mort de cinq personnes et fait de nombreuses victimes parmi les animaux
domestiques. Toutes les tentatives pour les éradiquer, notamment à l'aide
d'insecticides, ont échoué jusqu'à présent. S'il affirme n'être "pas trop
préoccupé" par leur présence, Cato Fiksdal, commissaire à l'agriculture du comté
de Los Angeles, estime qu'il n'y a "aucune chance" de s'en débarrasser.
GÉRER LEUR AGRESSIVITÉ
La progression de ces insectes irascibles, difficiles à
distinguer à l'oeil nu de leurs consurs européennes - elles sont juste un peu plus
petites -, s'explique par leur mode de vie. "Dans leur habitat naturel, en Afrique,
elles changent fréquemment d'endroits et essaiment en grandes quantités" explique
Raymond Borneck, président d'Apimondia (la
fédération internationale d'apiculture), qui trouve cependant "excessif" leur
surnom de tueuses. D'ailleurs, les spécialistes de l'université de Sao Paulo défendent
"leurs" abeilles africaines, qu'ils trouvent merveilleusement adaptées à la
flore brésilienne. Les apiculteurs brésiliens ont appris à gérer leur agressivité et
parviennent parfaitement à faire avec elles une apiculture rationnelle. "Il suffit,
poursuit Raymond Borneck , de prendre en compte certains détails. Il faut, par exemple,
séparer les colonies d'au moins 3 mètres, alors que 50 centimètres suffisent pour les
colonies européennes".
Les Américains, en revanche , considèrent plutôt cette espèce comme une calamité.
Lorsqu'elle arrive dans un nouvel endroit, elle envahit les ruches, perturbe la
reproduction des paisibles abeilles locales et fait chuter la production de miel. Dans les
Etats du Sud, les apiculteurs pratiquent des élevages intensifs, et louent ensuite les
ruches à des agriculteurs pour polliniser les cultures d'amandes, de myrtilles, de pommes
et de concombres. La disparition ou l'affaiblissement des colonies d'abeilles
"européennes" serait donc pour eux un manque à gagner important. Au milieu des
années 90, la production de miel rapportait plusieurs centaines de millions de francs par
an aux apiculteurs américains, auxquels s'ajoutaient les bénéfices de la location des
ruches.
Mais tout espoir n'est pas perdu pour eux. Selon les dernières informations, la
progression des abeilles tueuses se serait ralentie, sans que l'on sache encore exactement
pourquoi. Plusieurs explications sont avancées : compétition et dilution génétique
avec les abeilles européennes, ou facteurs géographiques locaux, tels que la présence
des déserts et des montagnes, peu goûtés par les envahisseuses.