Rappel des faits. Depuis
des années, les apiculteurs français se battaient pour faire interdire certains
produits de traitement des semences, qu’ils accusaient de porter des toxines de
la graine à la plante en fleur au point de tuer les abeilles au moment du
butinage. Les « ouvrières » mourraient en masse et la production de miel
diminuait d’année en année, surtout à proximité des parcelles de colza et de
tournesol. Deux produits étaient pointés du doigt : le Gaucho et le Régent. Les
semenciers et l’industrie productrice de produits chimiques demandaient à leurs
accusateurs de prouver la véracité de leurs accusations à partir d’études
scientifiques incontestables alors qu’ils se devaient, eux, de prouver
l’innocuité du Gaucho et du Régent pour les abeilles. Finalement, le
gouvernement s’est prononcé en 2004 pour une suspension de l’utilisation de ces
deux produits, une suspension devenue effective en 2005.
Selon Henri Clément, président de l’Union nationale de l’apiculture française (UNAF),
2005 annonce une inversion de tendance. Les abeilles se portent mieux en milieu
rural et la productivité des ruches est en augmentation. Le président de l’UNAF
note que « dans le Sud-Ouest, les apiculteurs ont retrouvé des niveaux de
récoltes comparables à ceux qui avaient précédé l’arrivée des pesticides
systémiques. Dans le Grand-Ouest, la présence de céréales à paille traitées au
Gaucho et une sécheresse persistante ont altéré la récolte. Mais les apiculteurs
s’accordent également à reconnaître le retour à un comportement normal des
colonies : ruches populeuses, blocage de la ponte, phénomène de barbe... ».
La production reculait dangereusement depuis 1995, année où les apiculteurs
avaient commercialisé 30 000 tonnes de miel. 2005 voit la tendance s’inverser
avec une production estimée à 25 000 tonnes. Mais, entre-temps, les importations
se sont développées. Elles atteignent désormais 16 000 tonnes par an et cette
pression des importateurs a fait baisser les prix payés aux apiculteurs
hexagonaux.
Il aura donc fallu l’interdiction effective du Gaucho et du Régent en 2005 pour
donner raison aux apiculteurs par un meilleur état sanitaire des ruches et une
augmentation de la production de miel. Mais le combat n’est peut-être pas
définitivement gagné. En effet, Bernard Fau, avocat de l’UNAF, a découvert que
des amendements introduits au dernier moment dans la nouvelle loi d’orientation
agricole en décembre 2005 peuvent permettre de réintroduire le Gaucho et le
Régent dans le traitement des cultures. Mis en cause, le ministère de
l’Agriculture a publié un communiqué dans lequel il affirme que ces amendements
concernent « les produits phytosanitaires ayant fait l’objet d’une évaluation
scientifique favorable. Tel n’est pas le cas du Régent, affirme-t-il. Mais le
communiqué est moins clair concernant le Gaucho. Tout en rappelant que
l’autorisation de mise sur le marché lui a été retirée en juillet 2004 pour le
traitement des graines de maïs et de tournesol, le texte du ministère dit que «
la loi d’orientation agricole ne vise que le statut de certaines autorisations
provisoires de vente et ne concerne en tout état de cause pas les produits ayant
bénéficié d’une autorisation de mise sur le marché comme le Gaucho ». Comprenne
qui pourra !
Les abeilles ne produisent pas que du miel, elles jouent un rôle majeur dans la
pollinisation de plantes aussi diverses que le tournesol, le colza, les cultures
de concombres, de tomates, de luzerne, sans oublier la quasi-totalité des arbres
fruitiers. Selon Bernard Vaissière, responsable du laboratoire de pollinisation
entomophile de l’INRA à Avignon, « la survie ou l’évolution de plus de 80 % des
espèces végétales dans le monde et la production 84 % des espèces cultivées en
Europe dépendent directement de la pollinisation par les insectes. Ces insectes
pollinisateurs sont pour l’essentiel des abeilles, dont il existe plus de 1 000
espèces en France. Partout dans le monde, et plus encore dans les pays
industrialisés comme la France, les populations de ces abeilles sont en déclin
et de nombreuses espèces sont menacées », prévient le chercheur.
La nocivité de certains traitements agricoles, pour les insectes pollinisateurs,
est désormais prouvée. S’il fallait une preuve de plus, on la trouve dans le
fait que les ruches sont désormais plus saines et plus productives aux abords
des parcs, des jardins et des espaces verts des grandes villes qu’en pleine
campagne. À cent mètres du siège de l’Humanité, le toit de la mairie de
Saint-Denis abrite une ruche saine et productive. La ville de Paris et de
nombreux parcs franciliens disposent également de ruches en bonne santé. Les 1
000 hectares d’espaces verts que compte la ville de Nantes, sur une superfice
urbaine globale de 4 000 hectares, donnent également de très bons résultats. La
gestion de plus en plus écologique des parcs floraux et autres jardins par des
équipes bien formées au respect de l’environnement, font que la ville est
devenue plus favorable à la bonne santé et au travail des abeilles que certaines
zones rurales productrices de céréales et d’oléagineux. Enfin, la productivité
des ruches de l’île d’Ouessant, exempte de grandes cultures, est beaucoup plus
élevée de celles de la Bretagne continentale.
Gérard Le Puill