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Droit de cité pour les abeilles des champs

Par Gérard Le Puill - 28 janvier 2006


punaise.gif (183 octets) Rappel des faits. Depuis des années, les apiculteurs français se battaient pour faire interdire certains produits de traitement des semences, qu’ils accusaient de porter des toxines de la graine à la plante en fleur au point de tuer les abeilles au moment du butinage. Les « ouvrières » mourraient en masse et la production de miel diminuait d’année en année, surtout à proximité des parcelles de colza et de tournesol. Deux produits étaient pointés du doigt : le Gaucho et le Régent. Les semenciers et l’industrie productrice de produits chimiques demandaient à leurs accusateurs de prouver la véracité de leurs accusations à partir d’études scientifiques incontestables alors qu’ils se devaient, eux, de prouver l’innocuité du Gaucho et du Régent pour les abeilles. Finalement, le gouvernement s’est prononcé en 2004 pour une suspension de l’utilisation de ces deux produits, une suspension devenue effective en 2005.

Selon Henri Clément, président de l’Union nationale de l’apiculture française (UNAF), 2005 annonce une inversion de tendance. Les abeilles se portent mieux en milieu rural et la productivité des ruches est en augmentation. Le président de l’UNAF note que « dans le Sud-Ouest, les apiculteurs ont retrouvé des niveaux de récoltes comparables à ceux qui avaient précédé l’arrivée des pesticides systémiques. Dans le Grand-Ouest, la présence de céréales à paille traitées au Gaucho et une sécheresse persistante ont altéré la récolte. Mais les apiculteurs s’accordent également à reconnaître le retour à un comportement normal des colonies : ruches populeuses, blocage de la ponte, phénomène de barbe... ».

La production reculait dangereusement depuis 1995, année où les apiculteurs avaient commercialisé 30 000 tonnes de miel. 2005 voit la tendance s’inverser avec une production estimée à 25 000 tonnes. Mais, entre-temps, les importations se sont développées. Elles atteignent désormais 16 000 tonnes par an et cette pression des importateurs a fait baisser les prix payés aux apiculteurs hexagonaux.

Il aura donc fallu l’interdiction effective du Gaucho et du Régent en 2005 pour donner raison aux apiculteurs par un meilleur état sanitaire des ruches et une augmentation de la production de miel. Mais le combat n’est peut-être pas définitivement gagné. En effet, Bernard Fau, avocat de l’UNAF, a découvert que des amendements introduits au dernier moment dans la nouvelle loi d’orientation agricole en décembre 2005 peuvent permettre de réintroduire le Gaucho et le Régent dans le traitement des cultures. Mis en cause, le ministère de l’Agriculture a publié un communiqué dans lequel il affirme que ces amendements concernent « les produits phytosanitaires ayant fait l’objet d’une évaluation scientifique favorable. Tel n’est pas le cas du Régent, affirme-t-il. Mais le communiqué est moins clair concernant le Gaucho. Tout en rappelant que l’autorisation de mise sur le marché lui a été retirée en juillet 2004 pour le traitement des graines de maïs et de tournesol, le texte du ministère dit que « la loi d’orientation agricole ne vise que le statut de certaines autorisations provisoires de vente et ne concerne en tout état de cause pas les produits ayant bénéficié d’une autorisation de mise sur le marché comme le Gaucho ». Comprenne qui pourra !

Les abeilles ne produisent pas que du miel, elles jouent un rôle majeur dans la pollinisation de plantes aussi diverses que le tournesol, le colza, les cultures de concombres, de tomates, de luzerne, sans oublier la quasi-totalité des arbres fruitiers. Selon Bernard Vaissière, responsable du laboratoire de pollinisation entomophile de l’INRA à Avignon, « la survie ou l’évolution de plus de 80 % des espèces végétales dans le monde et la production 84 % des espèces cultivées en Europe dépendent directement de la pollinisation par les insectes. Ces insectes pollinisateurs sont pour l’essentiel des abeilles, dont il existe plus de 1 000 espèces en France. Partout dans le monde, et plus encore dans les pays industrialisés comme la France, les populations de ces abeilles sont en déclin et de nombreuses espèces sont menacées », prévient le chercheur.

La nocivité de certains traitements agricoles, pour les insectes pollinisateurs, est désormais prouvée. S’il fallait une preuve de plus, on la trouve dans le fait que les ruches sont désormais plus saines et plus productives aux abords des parcs, des jardins et des espaces verts des grandes villes qu’en pleine campagne. À cent mètres du siège de l’Humanité, le toit de la mairie de Saint-Denis abrite une ruche saine et productive. La ville de Paris et de nombreux parcs franciliens disposent également de ruches en bonne santé. Les 1 000 hectares d’espaces verts que compte la ville de Nantes, sur une superfice urbaine globale de 4 000 hectares, donnent également de très bons résultats. La gestion de plus en plus écologique des parcs floraux et autres jardins par des équipes bien formées au respect de l’environnement, font que la ville est devenue plus favorable à la bonne santé et au travail des abeilles que certaines zones rurales productrices de céréales et d’oléagineux. Enfin, la productivité des ruches de l’île d’Ouessant, exempte de grandes cultures, est beaucoup plus élevée de celles de la Bretagne continentale.

Gérard Le Puill