Par Jean-Marc Desfilhes, animateur Confédération Paysanne
Dans le sud-ouest de la France, et en particulier dans les départements du Gers et de la Haute-Garonne, les apiculteurs n'ont plus que leurs yeux pour pleurer. Les abeilles tombent comme des mouches. Au mois d'avril les essaims ont été liquidés. Les responsables ? L'utilisation de pesticides à une époque de sécheresse inhabituelle en cette saison.
Les paysans ont traité, comme ils ont pris l'habitude de le faire, leurs jeunes plans de blé contre les maladies avec des molécules aux noms barbares. "Mais les abeilles ne butinent pas les blés ! Donc elles ne peuvent pas être tuées par ces pesticides ? " dit le marchand de pesticides. Malheureusement la nature ne se plie pas aux schémas simplificateurs des laboratoires de Rhône-Poulenc and Co. Cette année, en absence de pluie, la rare rosée du matin est allée se blottir dans les jeunes feuilles de cette céréale, et les abeilles, assoiffées au réveil sont allées s'y désaltérer. Elles y ont trouvé un cocktail mortel et fortement concentré.
Certains apiculteurs ont perdu 100 % de leur cheptel. ¨Pour d'autres la casse s'est réduite à 70, 80 %. Les plus chanceux ont encore une ruche sur deux, qui parviendra à produire un peu de miel. Bref c'est la ruine et la désolation. Les apiculteurs s'étaient habitués à voir leurs abeilles subirent des pertes de plus en plus lourdes chaque année. Mais en ce printemps 2002, la situation devient catastrophique.
Certains d'entre eux envisagent purement et simplement d'abandonner les zones de plaines désormais trop dangereuses pour s'en aller migrer dans la montagne, où survivent encore des fleurs sauvages et inutiles qui ne sont pas aspergées de molécules mortelles. Cette migration serait terrible. Elle signifierait purement et simplement que la vie n'est plus possible au milieu des colzas, des blés, des tournesols et autres cultures industrielles. Elle signifierait que la mort avance un peu plus son nez et farfouille dans les décombres de notre civilisation. Juste un petit rappel pour ceux d'entre nous, rats des champs, qui ont oublié le B-A-BA de la nature. Sans abeilles, pas de fruits ! Ce sont-elles qui se chargent du plus gros de la pollinisation. En passant d'une fleur à l'autre, elles disséminent le pollen et engrossent à tout va ! Sans elles, plus de pêches, ni de pommes, de cerises ou d'abricots ! Plus de tournesols ou de Colza donc plus d'huile de cuisine, plus de haricots, de fraises...Adieu, veaux, vaches, cochons.
Les paysans qui font des fruits demandent d'ailleurs aux apiculteurs d'apporter des ruches au milieu des leurs arbres au moment de la floraison. Il y a encore peu de temps tout le monde y trouvait son compte. Le paysan avait des beaux fruits et l'apiculteurs du bon miel. Mais maintenant l'apiculteur hésite de plus en plus à envoyer ses abeilles au casse-pipe, et l'arboriculteur qui continue à faire 20 traitements sur ces pommiers se lamentent. La parade ? Retourner à une agriculture intelligente : l'agriculture biologique. C'est une évidence.
Mais non, notre civilisation s'attache à trouver des solutions aux dégâts qu'elle produit n'ont pas en s'attaquant aux causes des problèmes mais uniquement à leurs conséquences. Si les abeilles meurent en pollinisant, il faut faire des abeilles jetables, des abeilles Kleenex, qui ne servent qu'une saison. Les arboriculteurs installent dans leurs vergers des ruches en carton juste pour le temps des fleurs puis ils les brûlent sur le bûcher de la productivité. La pollinisation est assurée. Le noceur branché à Paris aura toujours des pêches, à peine plus chères, mais verra-t-il seulement la différence ?
A méditer : combien de temps l'Homo sapiens peut-il vivre dans un monde sans abeilles ?