Le déclin de l'apiculture au Québec en quelques chiffres:

En 1987, le Québec comptait 3300 apiculteurs. Ils ne sont plus que 800 en 1997 (on note toutefois une légère remontée par rapport au creux de 1994 où l'on comptait 760 apiculteurs)

En 1987, le Québec comptait 97000 ruches. Il n'en compte plus que 30000 en 1997 (creux de 1994: 28000).

Le Québec produisait 15% du miel canadien en 1984. En 1994, il n'en produisait plus que 4%.

Le Québec n'est autosuffisant en miel qu'à 26% (ce qui veut dire que 74% du miel consommé au Québec vient d'ailleurs).


Ruche grecque du 18e siècle

Les causes de ce déclin sont multiples.

La première et la plus spectaculaire ressemble à ça:

Varroa
source: site d'Apiservices

Il s'agit d'un acarien appelé varroa jacobsoni qui suce l'hémolymphe des abeilles (l'équivalent de notre sang). Pire, il injecte sa salive contenant des protéases dans le corps de l'abeille, ce qui a pour effet de digérer ses tissus que l'acarien n'a plus qu'à laper goulûment... La varroase (infection par le varroa) peut tuer une ruche complète en l'espace de quelques mois, si elle n'est pas traitée. Heureusement, il existe des traitements, dont le plus célèbre se nomme Apistan. Quelques cas de résistance ont été observés, par exemple en Floride, et ils sont principalement dûs à un mauvais usage du produit par certains apiculteurs. Ceci peut constituer une source d'inquiétude supplémentaire, puisqu'on sait depuis quelques années que le varroa développe facilement des résistances aux produits chimiques (revue Apis, oct. 1992). Des traitements alternatifs ont déjà été envisagés, comme la vaporisation de certaines huiles essentielles dans les ruches, mais ces huiles peuvent être dangereuses pour les abeilles, et le traitement ne fonctionne que lorsque la température extérieure est assez élevée.

Sur le continent américain, la varroase s'est d'abord répandue au Mexique et aux États-Unis, sa propagation étant facilitée par le transport des ruches, pour polliniser les cultures, ainsi que par le commerce d'abeilles «en paquet» (les apiculteurs ont régulièrement besoin d'acheter de nouvelles abeilles pour faire face à la mortalité des colonies). La maladie est encore peu répandue et bien contrôlée au Québec (comparé aux États-Unis), bien que des cas aient été signalés sur le bord de la frontière américaine (les abeilles ne connaissant évidemment pas de frontières!). Pour éviter le pire, le Canada a décidé d'interdire l'importation de reines et d'abeilles en paquets en provenance des États-Unis (et des pays où sévit la varroase). Les apiculteurs canadiens ne peuvent ainsi se fournir en abeilles saines qu'à Hawaï, en Nouvelle-Zélande et en Australie, qui sont les seuls territoires exempts de varroase. Au Québec, les apiculteurs sont de plus tenus responsables de l'état sanitaire de leurs ruches par la loi sur les abeilles (disponible gratuitement sur le site des Publications du Québec) et un apiculteur qui laisserait se développer la varroase dans ses ruches pourrait se les voir confisquer et détruire par Agriculture Québec. Cela dit, l'enregistrement des ruches n'étant pas obligatoire (je peux demain matin m'acheter quelques paquets d'abeilles, des reines, et démarrer quelques ruches sans que personne ne le sache) et les contrôles peu fréquents, on imagine que la loi est difficile à faire appliquer et que les apiculteurs professionnels s'inquiètent: si mes abeilles sont atteintes de varroase et que je ne les soigne pas correctement, elles peuvent transmettre cette maladie aux abeilles de mon voisin et mettre en péril sa production...

Si la réglementation canadienne interdisant l'importation d'abeilles américaines a pour effet de protéger partiellement l'apiculture québécoise du varroa, elle pourrait avoir d'autres conséquences fâcheuses auxquelles on ne pense pas et que révèle la revue électronique Apis du mois d'octobre 1997. En autorisant uniquement l'importation d'abeilles et de reines d'Hawaï, de Nouvelle-Zélande et d'Australie, il se peut qu'on réduise considérablement le bagage génétique des abeilles. C'est ce qui se passe aux États-Unis où l'on compte que l'ensemble de la population commerciale de reines est le fruit de seulement 500 reines «mères», provoquant ainsi des accouplements consanguins qui peuvent affaiblir les populations d'abeilles. D'ailleurs, les apiculteurs américains remarquent déjà des faiblesses inexpliquées de leurs ruches... Le dilemme est réel: vaut-il mieux ouvrir les frontières et courir peut-être le risque de voir le varroa se développer au Canada ou risquer, comme aux États-Unis, de créer un problème de consanguinité peut-être pire que la varroase? En fait, la varroase n'est pas la seule raison pour laquelle la frontière avec les États-Unis a été fermée...

Il y avait une autre raison pour interdire l'importation d'abeilles américaines: les problèmes que nos voisins rencontrent avec les abeilles africanisées. Ces charmants insectes ressemblent à nos abeilles domestiques, mais elles ont un sale caractère: même si elles ne piquent que lorsqu'elles se sentent agressées, elles ont tendance à s'estimer beaucoup plus facilement menacées que les abeilles domestiques (se tenir près d'une ruche peut-être suffisant pour les faire réagir), et forment plus souvent qu'elles des essaims pour attaquer. De plus, elles sont moins productives que nos abeilles domestiques et elles ont la capacité de se reproduire avec ces dernières, leur transmettant ainsi leur caractère agressif. L'hybride est une abeille très difficile à distinguer de l'abeille domestique, d'où le risque pour les apiculteurs d'utiliser sans le savoir des abeilles africanisées, avec les conséquences qu'on imagine. Aux États-Unis (dans les états du sud), on met en garde les populations contre ces abeilles qui déjà fait des morts. Et on n'a pas de preuve que ces abeilles ne peuvent pas résister à l'hiver... D'où une seconde raison pour le gouvernement canadien de bloquer l'importation d'abeilles américaines...

trachealmite.jpg (6672 octets)
source: Scott Bauer, Agricultural Research Service, USDA
Dernière raison: outre la varroase,
les abeilles font face à d'autres maladies.
L'Acarapis woodi, un autre acarien minuscule,
se loge dans les trachées des abeilles.

< Vu au microscope, ça donne ceci:

Impressionnant, non? Certains apiculteurs d'Arizona ont perdu jusqu'à 30% de leurs colonies pendant l'hiver à cause de ce parasite. Heureusement, l'infection est pour l'instant confinée au Mexique et aux états du sud des États-Unis (encore une raison pour ne pas ouvrir la frontière) et il existe maintenant des abeilles génétiquement résistantes à l'acarapis woodi (abeilles Buckfast et Yugo). Un bémol, toutefois: on ne sait pas encore si cette résistance est stable... (source: Gears)

Tout ceci entraîne des coûts supplémentaires pour les apiculteurs: acheter des abeilles revient beaucoup plus cher, puisque les frais de transport pour des abeilles de Nouvelle-Zélande, d'Australie ou d'Hawaï sont importants. Et on doit ajouter à cela le coût des médicaments contre le varroa et surtout le coût de l'hivernage. Auparavant, les apiculteurs québécois ne conservaient pas leurs abeilles pendant l'hiver: il coûtait moins cher d'en acheter des «neuves» (!) au printemps que de bâtir des hangards pour les entreposer à l'abri de notre rigoureux hiver québécois. Et surtout, les apiculteurs n'avaient pas l'expertise nécessaire pour le faire.

D'autres difficultés. L'impossibilité d'importer des abeilles américaines et les coûts qui y sont associés ne sont pas les seules raisons des difficultés récentes de l'apiculture québécoise. Au début des années 80, le MAPAQ a octroyé des subventions à l'installation d'apiculteurs, sans que soient proposés au Québec de véritables cours sur l'apiculture et la mise en marché des produits de la ruche. Ceux qui s'étaient lancés dans l'apiculture, souvent comme activité seconde (ils étaient agriculteurs ou avaient une autre activité principale) ont vu les coûts de production monter, le prix du miel stagner, et ils ont dû se retirer. D'après Mme H. Prince de la Fédération des apiculteurs du Québec, il faut au moins 300 ruches pour pouvoir vivre de l'apiculture (Affaires agricoles, sept. 96). Et il faut s'occuper de la mise en marché de son miel: il ne suffit pas de mettre un écriteau indiquant «Miel à vendre» devant sa porte pour faire des affaires! Il faut chercher des distributeurs, proposer des produits intéressants à bon prix, peut-être songer à ne pas se concentrer uniquement sur le miel. Comme on le verra avec Intermiel, l'une des clefs de la survie en apiculture réside dans la diversification. Donc dans un véritable développement de l'apiculture comme industrie.

D'ailleurs, les principaux apiculteurs québécois ont grossi depuis deux-trois ans. Le miel canadien dans son ensemble est reconnu pour sa qualité, les demandes de pollinisation se sont accrues, les apiculteurs rivalisent d'ingéniosité pour développer tous azimut de nouveaux produits. Si le temps est clément, cela pourrait bien aider la filière apicole (ministère de l'Agriculture et des Pêcheries du Québec) à remplir les objectifs qu'elle s'était fixée dans son plan stratégique en 1996: doubler la production de miel au Québec d'ici l'an 2000!

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