L'apiculture au Viêt-Nam en 1995
(partie n°2)
Article de Gilles RATIA paru
dans la revue Abeilles & Fleurs N°458 du 05/97
Races :
Contrairement au contexte européen, le cheptel apiaire du Viêt-Nam est composé de plusieurs espèces d'abeilles (classification un cran au dessus de celle des races), ce qui en fait son originalité mais aussi sa diversité quant aux technologies appropriées employées, fort différentes les unes des autres en termes de pratiques, de coûts et de résultats tant quantitatifs que qualitatifs. Apis cerana se caractérise par une extrême douceur : pas de voile, pas ou peu de fumée. Rappel : en matière d'apiculture, les races peuvent se croiser, pas les espèces.

Organigramme n°1 - Cheptels apiaires
Apis mellifera aurait été importée d'Europe en 1947 par un français. D'autres colonies de cette espèce sont arrivées par la suite (1960) depuis Hong Kong. En 1976, 200 colonies d'Apis mellifera étaient recensées (pour la plupart ligustica c.a.d. italiennes). En 1977, M. Pham Xuan Dung (actuel vice-directeur du B.R.D.C. = centre de recherche national) a implanté dans le nord du pays plusieurs colonies de cette race après un voyage de quatre jours en voiture depuis le sud. Depuis les cheptels ont énormément évolués, voir le graphique n°3.

Apis dorsata
Répartition et densité :
En 1995, il a été estimé (et non recensé) environ 118 000 ruches sur l'ensemble du Viêt-Nam, soit une densité moyenne de 0,36 ruche / Km2 (soit à peine un dixième de celle de la France). Rappel de ce qui a été signalé en début d'article : le secteur informel (petits ruchers pour la stricte consommation familiale) n'est pas recensé. Fait remarquable pour un P.V.D. (pays en voie de développement), 56 % du cheptel apiaire, logé en ruches à cadres mobiles, transhume. L'apiculture pastorale se pratique uniquement avec des ruches dotées de colonies Apis mellifera (les ruchers en Apis cerana, en général, ne transhument jamais). Les concentrations les plus fortes de ruchers au km2 ainsi que de ruches par rucher se situent dans le sud du pays. Le nombre moyen de ruches par rucher transhumant y oscille entre 50 et 60 avec des maxima dépassant parfois les 300, ce qui est beaucoup trop en termes de concentration sociale et de surpâturage, quelque soit la générosité des miellées.

Graphique n°3 - Estimations du nombre de colonies
Par rapport au sud, il y a peu d'Apis mellifera dans le nord pour les raisons suivantes :
Aucune information quantitative n'est disponible sur "l'api-cueillete" pratiquée avec Apis andreniformis, Apis florea ou Apis dorsata. Ces abeilles restent à l'état "sauvage". Seule la dernière subit un "demi-élevage" par la technique du "rafting" : colonie mono-rayon accrochée, à l'air libre, à un chevron incliné entre deux piquets. Une chose est sûre toutefois : la moyenne miel/colonie/an n'excède pas quelques kilogrammes (1 à 5), parfois légèrement plus avec Apis dorsata.
Pathologies et autres nuisances :
Labeille Apis cerana est particulièrement sensible au Sac Brood (couvain sacciforme) et l'abeille Apis mellifera au parasite Varroa jacobsoni. Ces deux pressions pathologiques sont combattues avec efficacité au moyen de techniques bio-mécaniques : suppression de tout le couvain à certains moments de l'année, introduction puis destruction du couvain de mâles (idem, pendant trois semaines, pour lutter contre Tropilaelaps). Les périodes sont choisies pour effectuer "une pierre, deux coups" : un blocage de ponte pour aussi augmenter les récoltes. La désinfection des corps de ruche se fait avec de l'eau salée. Toutes ces pratiques, s'affranchissant donc de tout produit allopathique, ne sont plausibles que grâce à l'abondance d'une main d'oeuvre qualifiée et très bon marché. En ce qui concerne les prédateurs, la lutte contre la fausse-teigne (Galleria mellonela) seffectue dans les meilleures conditions puisque les apiculteurs, d'une part, n'utilisent pas de hausses et, d'autre part, sont quasiment tous les jours dans leurs ruchers pour ajouter ou enlever des cadres dans les colonies suivant leur force (bizarre, les abeilles restent quand même fort douces !?).
Les cadres, tant ceux du couvain que ceux dédiés à la récolte de miel ne subissent donc aucun traitement ni par diffusion de dibromure déthylène, ni par émanation de mèches soufrées ou tout autre procédé. Ceci représente un plus quant à la qualité des miels récoltés, puisquaucun résidu de ces produits ne peut ainsi s'y retrouver. Quant aux oiseaux, mammifères, reptiles, fourmis, termites, araignées et autres prédateurs, leur impact est insignifiant et bien moins dangereux que celui de l'homme.
Ce dernier est en effet l'auteur de rejets industriels et d'épandages de pesticides. En ce qui concerne le premier risque, il est pratiquement nul : le Viêt-Nam détient une très, très faible activité industrielle au km2, pour le moment... Quant au second risque il réside uniquement sur quelques cultures où les apiculteurs évitent généralement dexposer leurs colonies aux moments des pulvérisations, notamment Deltaméthrine et Endosulfan pour le coton, Methamidophos, Dimethoate et Methyl-Parathion sur les théiers et Diazinon et Chlorofos pour les litchis.

Laboratoire de Vinapi à Ho Chi Minh-Ville
Que cela soit dans le domaine de la taxonomie des plantes mellifères, de la systématique des abeilles, de l'élaboration de cartes éco-climatiques, de la gestion de ruchers pilotes, de l'élaboration et du suivi de plans de sélection des cheptels apiaires (toutes espèces confondues) ou de la conception de nouveaux produits dérivés, l'ensemble des recherches est opéré sous l'égide du B.R.D.C. (Bee Research and Development Centre) lequel dépend de Vinapi, structure apicole du gouvernement. Il n'y a, à notre connaissance, aucune autre action de recherche dans le secteur privé. Le ratio entre le nombre de colonies (118 000) et le nombre de chercheurs (60) est appréciable et rare, voire incongru pour notre culture. Il a été induit par le système étatique qui a présidé jusqu'à ces dernières années. A l'heure actuelle, les crédits sont réduits d'une façon drastique et le désengagement de l'état (ici aussi !) se traduit aussi par un constat navrant d'équipements obsolètes dans les laboratoires (analyse des miels, diagnostics pathologies, etc...) et par un notable sous-emploi des compétences des chercheurs du B.R.D.C. souvent formés en Russie ou Roumanie. Lors de mon voyage, j'ai encouragé M. Tuan Tran Thuong, Vice-recteur de l'Université de Can Tho (7 000 étudiants, 600 enseignants) et M. Tran The Tuc, Directeur du Research Institute of Vegetable and Fruit (Dia Chi - Gia Lam - Hanoi) à engager des relations de partenariat de recherche avec l'I.N.R.A. de Montfavet (Vaucluse - France) en ce qui concerne les problèmes de pollinisation. D'autre part, j'ai fait établir un premier contact entre M. Doan Bong, , Head of Science Planning Division de l'Institut des Sciences Forestières et Mme Nguyen Thi Hang, Program Officer et M. Pham Xuan Dung, vice-directeur du B.R.D.C. pour tout ce qui concerne le choix de certaines essences pour la reforestation. Cet institut forestier emploie 676 personnes dont 138 chercheurs répartis dans une dizaine de centres de recherche. La déforestation concerne 200 000 ha / an et les replantations seulement la moitié, soit 100 000 ha / an. En 1945, les forêts couvraient 58 % du territoire contre seulement 28 % à l'heure actuelle. Les essences employées pour la reforestation sont essentiellement une vingtaine d'espèces d'acacia (dont Acacia auriculiformis et Acacia mangium), des melaleucas dans les mangroves du sud-ouest et enfin des eucalyptus (E. camaldulensis, E. globulus, E. escerta, etc...). La majeure partie de ces végétaux est fortement mellifère.
Quelques associations organisent ponctuellement des stages de formation. Généralement leur durée ne dépasse pas la semaine. Les problèmes de transport (tant pour les apiculteurs que pour les moniteurs), de disponibilité, d'hébergement et de matériels didactiques sont, bien entendu, les obstacles majeurs. Certaines O.N.G. travaillent aussi dans ce secteur à léchelon régional. La principale transmission du savoir s'effectue en fait par le bouche à oreille entre professionnels. Mais il existe aussi de très bonnes revues apicoles comme, par exemple : Ong Mât et Ngành Ong, ainsi qu'une douzaine de manuels apicoles spécifiquement vietnamiens.
Matériel et technologies de
ruchers

Apiculteur et Gilles RATIA à Bao-Loc
Matériel :
Les ruches utilisées pour Apis cerana ne sont généralement que de vulgaires caisses sans aucune standardisation. Pour Apis mellifera, la Langstroth Standard 10 cadres, avec des cadres de type droit (pas d'Hoffmann observé), est le seul type de ruches utilisé et il convient très bien au contexte vietnamien. Le degré de standardisation atteint les 100%, ce qui est excellent et rare. Il favorise les ventes et achats sur tout le territoire. Que ce soit pour cette espèce d'abeilles ou encore pour Apis cerana, le système de hausses n'est pas utilisé : les apiculteurs récoltent, au fur et à mesure des miellées, les cadres de rive des corps. Les bois utilisés sont différentes variétés de star trees: le "noir" (Hopea odorata) et le "vert" (Hopea dealbata), ainsi que plusieurs variétés de Dipterocarpus (D. intricatus, D. costada et D. jourdanii). La durée de vie d'une ruche varie entre 4 et 5 ans seulement (toit nu) et jusqu'à 10 ans pour les ruches d'apiculteurs plus soigneux (toits recouverts de feuilles plastiques).
Prix moyens constatés en $ US, notez la grande variabilité :
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Les professionnels ne raisonnent jamais en nombre de colonies, mais évaluent leurs cheptels en donnant uniquement le nombre total de cadres de couvain; autre pays, autres moeurs. Dans les grosses exploitations, j'ai relevé une moyenne de 4 U.T.H. (Unité Travail Homme) par 500 ruches avec, en période de fortes récoltes, une aide ponctuelle dintérimaires payés à 20 $ / mois (ou équivalent en miel) c.a.d. "peanuts"..

Graphique n°4 - Evolution du nombre de ruches au Viêt-Nam sur 30 ans
Colonies Apis mellifera et Apis cerana confondues
Technologies :
L'Art apicole au Viêt-Nam se divise en trois secteurs distincts :
1) Apiculture de cueillette
2) Apiculture extensive
3) Apiculture intensive