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FRANCE
Sale temps pour les abeilles

Yves Miserey

Il n'y a pas que le Gaucho et le Régent. Monocultures industrielles, biodiversité appauvrie, pesticides menacent la survie des insectes.

11/05/2004

La tension monte encore autour du Gaucho et du Régent. Hier, dans le cadre de l'instruction judiciaire menée par le juge de Saint-Gaudens, la teneur de deux nouveaux rapports d'experts a été révélée. L'un d'eux met en avant la toxicité du Gaucho tandis que l'autre dénonce la manipulation du dossier par les industriels. Demain, la commission d'étude de la toxicité des produits phytosanitaires devrait faire connaître son avis sur le Gaucho dont la matière active, l'imidaclopride, est produite par Bayer. Le ministère de l'Agriculture pourrait arrêter sa décision dans la foulée. La suspension du Gaucho sur tournesol, qui avait déjà été décidée en 1999 et en 2001, pourrait être confirmée, étendue au maïs, voire aller jusqu'à l'interdiction. Depuis 1997, les deux insecticides Régent et Gaucho sont accusés par des apiculteurs de décimer les abeilles. En février dernier, le ministère avait interdit la commercialisation pour tout usage agricole du fipronil, une matière active produite par BASF et utilisée pour le tournesol et le maïs sous le nom de Régent. Mais le sort des deux insecticides est entre les mains de l'Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa). Réponse prévue : pas avant un ou deux ans. Le Gaucho et le Régent ne peuvent expliquer à eux seuls l'affaiblissement des colonies d'abeilles, également constaté dans des pays qui n'utilisent pas ces produits. Une certitude : en quarante ans, l'environnement de cet insecte social domestiqué a été profondément bouleversé. Enquête.

Dans la vallée de la Somme, à hauteur d'Abbeville, le Gaucho et le Régent ne font pas partie des préoccupations de Georges Macle, d'une famille d'apiculteurs amateurs de père en fils. Les deux insecticides ne sont quasiment pas utilisés dans cette région de marais. Plantée de saules et de peupliers, fleurie de chardons et de reines des prés, la vallée a l'air d'un petit paradis au milieu du plateau picard désertique. Georges Macle constate pourtant que l'époque où il «faisait du miel» avec son père est bien révolue. «Les abeilles vivotent. Elles sortent doucement. On dirait qu'elles rentrent fatiguées. On ne les voit pas butiner sur les plantes. Je ne récolte pas plus d'un essaim par an au lieu d'une dizaine à la fin des années 80.»

Les produits phytosanitaires sont-ils responsables de ces changements ? «Oui, affirme Georges Macle, mais je mets tous les traitements dans le même sac.» Il n'y a pas que le Gaucho ou le Régent. La consommation de pesticides en France représente environ 110 000 tonnes par an, dont 100 000 tonnes utilisées en agriculture (chiffres UIPP, le syndicat des produits phytosanitaires). La France est le troisième consommateur mondial, après les États-Unis et le Japon et, de loin, le premier utilisateur de pesticides en Europe (autant que l'Allemagne, l'Italie et la Grande-Bretagne réunies). Rapportée à l'hectare, la France se situe toutefois dans la moyenne européenne. «Il y a des agriculteurs qui traitent même les jachères où les abeilles pourraient butiner», se désole Georges Macle.

En France, les règles d'application des phytosanitaires ne sont pas toujours respectées, ce n'est un secret pour personne. Les industriels, les pouvoirs publics et les infrastructures agricoles se sont longtemps montrés négligents sur ce point. Philippe Vermandère, apiculteur professionnel vendéen à l'origine de l'action anti-Gaucho, se souvient avoir perdu des dizaines de ruches parce qu'un agriculteur avait pulvérisé un champ de luzerne en pleine floraison, ce qui est formellement prohibé. «C'était le 19 juin 1997. Il pleuvait des abeilles et du parathion-méthyl sur tout le village.» En France, les services de la protection des végétaux sont chargés de contrôler la conformité des produits phytosanitaires utilisés dans les exploitations. Quant aux bonnes pratiques, elles sont laissées à la discrétion de chaque agriculteur. Or, on sait très bien qu'il y a là aussi de véritables «chauffards».

Dans notre pays, la contamination diffuse de l'environnement est contrôlée depuis peu, notamment à partir de l'analyse de l'eau des rivières. En revanche, rien n'a jamais été fait pour essayer de connaître l'impact des phytosanitaires sur les invertébrés sauvages (l'abeille est un insecte domestique). «Il n'y a pas de recherche d'envergure sur la biodiversité des insectes en France», reconnaît Jérôme Casas, directeur de l'Institut de recherche sur la biologie de l'insecte (Tours). Du coup, on en est donc réduit à quelques observations : il n'y a presque plus de hannetons et de moins en moins de bousiers et de papillons. On est dans le brouillard.

Mais les pesticides n'expliquent pas à eux seuls toutes les difficultés des apiculteurs. En plaine, l'agriculture a complètement modifié le paysage. «Dans les quatre-vingts dernières années, les modifications ont été complètes pour les abeilles. Il y a eu un changement total de la densité florale. Les cultures industrielles de colza et de tournesol dans les années 80 ont complètement bouleversé la récolte du miel», souligne Raymond Borneck, président d'honneur de la Fédération internationale Apimondia. L'apiculture est condamnée à s'adapter en permanence pour faire face aux évolutions de l'agriculture, c'est la conviction de Raymond Borneck. Or, il a pu constater au cours de sa longue carrière que les rivalités syndicales ne favorisent pas forcément cette ouverture. Il sait de quoi il parle car il a été le seul et unique directeur de l'Itapi. Cet éphémère institut technique apicole (1973-1993) a été torpillé par plusieurs dirigeants syndicaux qui ont refusé de participer à son financement en versant la modique somme d'un franc par ruche. L'interprofession et l'Itapi étaient à leurs yeux des rivaux potentiels.

«S'il y avait eu aujourd'hui un institut, l'affaire Gaucho aurait sans doute pris une autre tournure. C'est devenu un combat politique qui a occulté les autres problèmes comme les pollutions chimiques, les changements climatiques et toutes les pathologies virales véhiculées par le varroa (1) qu'on ne sait pas soigner. L'Itapi aurait pu servir d'interlocuteur à BASF et Bayer et faire avancer le dossier», regrette Raymond Borneck. A défaut, les apiculteurs ont refusé les études multifactorielles préconisées par l'administration. Ils ont été confortés dans leur combat contre les «géants de l'agrochimie» par José Bové et Philippe de Villiers. Ce dernier a intenté un procès pour empoisonnement contre BASF aux côtés des apiculteurs.

«Avec l'agriculture intensive, il faut absolument avoir des abeilles fortes. Peu d'abeilles, mais très productives et très résistantes», estime Raymond Zimmer. Cet apiculteur alsacien est l'introducteur en France de l'abeille Buckfast qui fut sélectionnée au début du XXe siècle par le frère Adam, un bénédictin d'origine allemande. Ce dernier, qui est mort en 1996 à l'âge de 98 ans, se lança dans un extraordinaire travail de sélection après une épidémie d'acariose qui avait décimé quasiment tous les ruchers britanniques. L'abeille Buckfast, qui ne pique même pas, commence timidement à faire son chemin en France. Elle marque une rupture radicale avec l'apiculture traditionnelle et avec certaines pratiques actuelles qui consistent à introduire des races du monde entier de manière empirique et hasardeuse (les reines voyagent en avion dans des petites boîtes). C'est ainsi que la mondialisation de l'apiculture a conduit à la quasi-disparition des petites abeilles noires françaises, jugées peu productives et trop agressives. Ces échanges tous azimuts ont aussi favorisé l'extension de nouvelles pathologies et de parasites sur l'ensemble de la planète.

On ne saurait évoquer le Gaucho et le Régent sans revenir aux champs de tournesol. En effet, c'est de là qu'est partie toute l'affaire. Philippe Vermandère a été le premier à avancer l'hypothèse que le Gaucho (jusqu'en 1999) et le Régent décimait les ruches. A la fin des années 80, il faisait des récoltes astronomiques de miel avec près de 75 kg par ruche en trois semaines (la majorité des amateurs récoltent entre 15 kg et 20 kg de miel par ruche sur l'ensemble de l'année). A cette époque, il mettait une moyenne de quatre hausses par ruche, parfois jusqu'à six. Chaque hausse possède dix ou douze petites planchettes de cire (les cadres) sur lesquelles les abeilles construisent leurs alvéoles et les remplissent de miel. Avec l'arrivée des deux nouvelles semences enrobées, sa production fut brutalement divisée par quatre.

En dépit des énormes productions de miel, il faut savoir que le tournesol n'est pas une plante vraiment mellifère, comme le confirme Min-Hà Pham-Delègue, du CNRS, qui a fait sa thèse sur la nectarification des hybrides créés à la fin des années 80. C'est seulement l'étendue des surfaces qui la rend productive pour l'apiculture. «Les abeilles peuvent parfois ne pas avoir accès au nectar tellement les nectaires sont serrés les uns contre les autres.»

La plante est capricieuse. La production de nectar peut varier énormément en fonction du climat, de la nature du sol et même de la pression atmosphérique. C'est ainsi qu'en Alsace, faute d'humidité, les apiculteurs ne mettent pas leur ruche sur tournesol. Dans le Latium, en Italie, d'importantes fluctuations de production ont été constatées selon les années (de 100 kg à 30 kg de miel par ruche). «On n'a toujours pas compris pourquoi», reconnaît Raymond Borneck. Ni le Gaucho ni le Régent n'étaient en cause.

D'autres estiment que l'éradication de toute biodiversité en plaine peut expliquer en partie les problèmes rencontrés. «Les abeilles meurent de soif et de faim dans les champs de tournesol», affirme Richard Degaraby, qui a enseigné l'apiculture à Nîmes et en Guadeloupe et cherche à s'installer en Bretagne. «En plaine, il n'y a plus de mares ni de fossés. Il faut approvisionner régulièrement les abeilles en eau dans des abreuvoirs en faisant bien attention que celle-ci reste saine.» En été, une colonie peut «boire» jusqu'à six litres d'eau par jour pour réguler la température de la ruche par ventilation, diluer le miel pour le couvain et pour la consommation individuelle (2). Des études récentes ont montré que, contrairement aux butineuses, les abeilles chargées de chercher de l'eau absorbent peu de miel avant leur départ. Elles disposent donc de peu d'énergie et doivent trouver de l'eau sous peine de ne pas revenir.

Le tournesol a aussi un inconvénient. «Son nectar peut être visqueux, ce qui empêche les abeilles de le prendre sur leur langue», affirme Richard Degaraby. Cela peut avoir de graves conséquences car, à la fin juillet, les abeilles n'ont pas d'autres sources de pollen ni de nectar. Il n'y a plus ni haies ni prairies à la végétation variée. Philippe Vermandère reconnaît lui-même qu'avant la floraison du tournesol il en est réduit à donner du glucose à ses abeilles durant la première quinzaine de juillet pour les sustenter. C'est la famine. Si on voit parfois les abeilles butiner du maïs, c'est qu'elles sont en manque de pollen. Alain Denhez, responsable de la section apicole du lycée agricole de Toulouse (la seule en France), a observé que les abeilles ayant transhumé en montagne au printemps ne connaissent pas de problèmes sur les tournesols traités au Régent alors que celles qui sont restées en plaine dépérissent. «On ne doit pas faire d'apiculture dans les zones désertiques de culture intensive», c'est la leçon qu'en tire Richard Degaraby.

Il y a aussi un autre problème avec le tournesol. Sa floraison intervient à la fin juillet en fin de cycle biologique quand la colonie commence d'ordinaire à ralentir son activité et que la reine va pondre les oeufs des futures générations. «Cette perturbation met en danger la pérennité de l'abeille. Il se passe la même chose dans les élevages industriels de porc ou de volailles.» Pour Richard Degaraby, c'est une dérive.

Yves Miserey

(1) Le varroa est un acarien venu de Sibérie. En vingt ans, il a colonisé les ruches du monde entier.
(2) TSK et MP Johansson, International Bee Research Association.