| FRANCE |
| Sale temps pour les abeilles Yves Miserey |
Il n'y a pas que le Gaucho et le Régent. Monocultures industrielles, biodiversité appauvrie, pesticides menacent la survie des insectes.
La
tension monte encore autour du Gaucho et du Régent. Hier, dans le cadre de
l'instruction judiciaire menée par le juge de Saint-Gaudens, la teneur de deux
nouveaux rapports d'experts a été révélée. L'un d'eux met en avant la toxicité
du Gaucho tandis que l'autre dénonce la manipulation du dossier par les
industriels. Demain, la commission d'étude de la toxicité des produits
phytosanitaires devrait faire connaître son avis sur le Gaucho dont la matière
active, l'imidaclopride, est produite par Bayer. Le ministère de l'Agriculture
pourrait arrêter sa décision dans la foulée. La suspension du Gaucho sur
tournesol, qui avait déjà été décidée en 1999 et en 2001, pourrait être
confirmée, étendue au maïs, voire aller jusqu'à l'interdiction. Depuis 1997, les
deux insecticides Régent et Gaucho sont accusés par des apiculteurs de décimer
les abeilles. En février dernier, le ministère avait interdit la
commercialisation pour tout usage agricole du fipronil, une matière active
produite par BASF et utilisée pour le tournesol et le maïs sous le nom de
Régent. Mais le sort des deux insecticides est entre les mains de l'Autorité
européenne de sécurité des aliments (Efsa). Réponse prévue : pas avant un ou
deux ans. Le Gaucho et le Régent ne peuvent expliquer à eux seuls
l'affaiblissement des colonies d'abeilles, également constaté dans des pays qui
n'utilisent pas ces produits. Une certitude : en quarante ans, l'environnement
de cet insecte social domestiqué a été profondément bouleversé. Enquête.
Dans la vallée de la Somme, à hauteur d'Abbeville, le Gaucho et le Régent ne
font pas partie des préoccupations de Georges Macle, d'une famille d'apiculteurs
amateurs de père en fils. Les deux insecticides ne sont quasiment pas utilisés
dans cette région de marais. Plantée de saules et de peupliers, fleurie de
chardons et de reines des prés, la vallée a l'air d'un petit paradis au milieu
du plateau picard désertique. Georges Macle constate pourtant que l'époque où il
«faisait du miel» avec son père est bien révolue. «Les abeilles vivotent. Elles
sortent doucement. On dirait qu'elles rentrent fatiguées. On ne les voit pas
butiner sur les plantes. Je ne récolte pas plus d'un essaim par an au lieu d'une
dizaine à la fin des années 80.»
Les produits phytosanitaires sont-ils responsables de ces changements ? «Oui,
affirme Georges Macle, mais je mets tous les traitements dans le même sac.» Il
n'y a pas que le Gaucho ou le Régent. La consommation de pesticides en France
représente environ 110 000 tonnes par an, dont 100 000 tonnes utilisées en
agriculture (chiffres UIPP, le syndicat des produits phytosanitaires). La France
est le troisième consommateur mondial, après les États-Unis et le Japon et, de
loin, le premier utilisateur de pesticides en Europe (autant que l'Allemagne,
l'Italie et la Grande-Bretagne réunies). Rapportée à l'hectare, la France se
situe toutefois dans la moyenne européenne. «Il y a des agriculteurs qui
traitent même les jachères où les abeilles pourraient butiner», se désole
Georges Macle.
En France, les règles d'application des phytosanitaires ne sont pas toujours
respectées, ce n'est un secret pour personne. Les industriels, les pouvoirs
publics et les infrastructures agricoles se sont longtemps montrés négligents
sur ce point. Philippe Vermandère, apiculteur professionnel vendéen à l'origine
de l'action anti-Gaucho, se souvient avoir perdu des dizaines de ruches parce
qu'un agriculteur avait pulvérisé un champ de luzerne en pleine floraison, ce
qui est formellement prohibé. «C'était le 19 juin 1997. Il pleuvait des abeilles
et du parathion-méthyl sur tout le village.» En France, les services de la
protection des végétaux sont chargés de contrôler la conformité des produits
phytosanitaires utilisés dans les exploitations. Quant aux bonnes pratiques,
elles sont laissées à la discrétion de chaque agriculteur. Or, on sait très bien
qu'il y a là aussi de véritables «chauffards».
Dans notre pays, la contamination diffuse de l'environnement est contrôlée
depuis peu, notamment à partir de l'analyse de l'eau des rivières. En revanche,
rien n'a jamais été fait pour essayer de connaître l'impact des phytosanitaires
sur les invertébrés sauvages (l'abeille est un insecte domestique). «Il n'y a
pas de recherche d'envergure sur la biodiversité des insectes en France»,
reconnaît Jérôme Casas, directeur de l'Institut de recherche sur la biologie de
l'insecte (Tours). Du coup, on en est donc réduit à quelques observations : il
n'y a presque plus de hannetons et de moins en moins de bousiers et de
papillons. On est dans le brouillard.
Mais les pesticides n'expliquent pas à eux seuls toutes les difficultés des
apiculteurs. En plaine, l'agriculture a complètement modifié le paysage. «Dans
les quatre-vingts dernières années, les modifications ont été complètes pour les
abeilles. Il y a eu un changement total de la densité florale. Les cultures
industrielles de colza et de tournesol dans les années 80 ont complètement
bouleversé la récolte du miel», souligne Raymond Borneck, président d'honneur de
la Fédération internationale Apimondia. L'apiculture est condamnée à s'adapter
en permanence pour faire face aux évolutions de l'agriculture, c'est la
conviction de Raymond Borneck. Or, il a pu constater au cours de sa longue
carrière que les rivalités syndicales ne favorisent pas forcément cette
ouverture. Il sait de quoi il parle car il a été le seul et unique directeur de
l'Itapi. Cet éphémère institut technique apicole (1973-1993) a été torpillé par
plusieurs dirigeants syndicaux qui ont refusé de participer à son financement en
versant la modique somme d'un franc par ruche. L'interprofession et l'Itapi
étaient à leurs yeux des rivaux potentiels.
«S'il y avait eu aujourd'hui un institut, l'affaire Gaucho aurait sans doute
pris une autre tournure. C'est devenu un combat politique qui a occulté les
autres problèmes comme les pollutions chimiques, les changements climatiques et
toutes les pathologies virales véhiculées par le varroa (1) qu'on ne sait pas
soigner. L'Itapi aurait pu servir d'interlocuteur à BASF et Bayer et faire
avancer le dossier», regrette Raymond Borneck. A défaut, les apiculteurs ont
refusé les études multifactorielles préconisées par l'administration. Ils ont
été confortés dans leur combat contre les «géants de l'agrochimie» par José Bové
et Philippe de Villiers. Ce dernier a intenté un procès pour empoisonnement
contre BASF aux côtés des apiculteurs.
«Avec l'agriculture intensive, il faut absolument avoir des abeilles fortes. Peu
d'abeilles, mais très productives et très résistantes», estime Raymond Zimmer.
Cet apiculteur alsacien est l'introducteur en France de l'abeille Buckfast qui
fut sélectionnée au début du XXe siècle par le frère Adam, un bénédictin
d'origine allemande. Ce dernier, qui est mort en 1996 à l'âge de 98 ans, se
lança dans un extraordinaire travail de sélection après une épidémie d'acariose
qui avait décimé quasiment tous les ruchers britanniques. L'abeille Buckfast,
qui ne pique même pas, commence timidement à faire son chemin en France. Elle
marque une rupture radicale avec l'apiculture traditionnelle et avec certaines
pratiques actuelles qui consistent à introduire des races du monde entier de
manière empirique et hasardeuse (les reines voyagent en avion dans des petites
boîtes). C'est ainsi que la mondialisation de l'apiculture a conduit à la
quasi-disparition des petites abeilles noires françaises, jugées peu productives
et trop agressives. Ces échanges tous azimuts ont aussi favorisé l'extension de
nouvelles pathologies et de parasites sur l'ensemble de la planète.
On ne saurait évoquer le Gaucho et le Régent sans revenir aux champs de
tournesol. En effet, c'est de là qu'est partie toute l'affaire. Philippe
Vermandère a été le premier à avancer l'hypothèse que le Gaucho (jusqu'en 1999)
et le Régent décimait les ruches. A la fin des années 80, il faisait des
récoltes astronomiques de miel avec près de 75 kg par ruche en trois semaines
(la majorité des amateurs récoltent entre 15 kg et 20 kg de miel par ruche sur
l'ensemble de l'année). A cette époque, il mettait une moyenne de quatre hausses
par ruche, parfois jusqu'à six. Chaque hausse possède dix ou douze petites
planchettes de cire (les cadres) sur lesquelles les abeilles construisent leurs
alvéoles et les remplissent de miel. Avec l'arrivée des deux nouvelles semences
enrobées, sa production fut brutalement divisée par quatre.
En dépit des énormes productions de miel, il faut savoir que le tournesol n'est
pas une plante vraiment mellifère, comme le confirme Min-Hà Pham-Delègue, du
CNRS, qui a fait sa thèse sur la nectarification des hybrides créés à la fin des
années 80. C'est seulement l'étendue des surfaces qui la rend productive pour
l'apiculture. «Les abeilles peuvent parfois ne pas avoir accès au nectar
tellement les nectaires sont serrés les uns contre les autres.»
La plante est capricieuse. La production de nectar peut varier énormément en
fonction du climat, de la nature du sol et même de la pression atmosphérique.
C'est ainsi qu'en Alsace, faute d'humidité, les apiculteurs ne mettent pas leur
ruche sur tournesol. Dans le Latium, en Italie, d'importantes fluctuations de
production ont été constatées selon les années (de 100 kg à 30 kg de miel par
ruche). «On n'a toujours pas compris pourquoi», reconnaît Raymond Borneck. Ni le
Gaucho ni le Régent n'étaient en cause.
D'autres estiment que l'éradication de toute biodiversité en plaine peut
expliquer en partie les problèmes rencontrés. «Les abeilles meurent de soif et
de faim dans les champs de tournesol», affirme Richard Degaraby, qui a enseigné
l'apiculture à Nîmes et en Guadeloupe et cherche à s'installer en Bretagne. «En
plaine, il n'y a plus de mares ni de fossés. Il faut approvisionner
régulièrement les abeilles en eau dans des abreuvoirs en faisant bien attention
que celle-ci reste saine.» En été, une colonie peut «boire» jusqu'à six litres
d'eau par jour pour réguler la température de la ruche par ventilation, diluer
le miel pour le couvain et pour la consommation individuelle (2). Des études
récentes ont montré que, contrairement aux butineuses, les abeilles chargées de
chercher de l'eau absorbent peu de miel avant leur départ. Elles disposent donc
de peu d'énergie et doivent trouver de l'eau sous peine de ne pas revenir.
Le tournesol a aussi un inconvénient. «Son nectar peut être visqueux, ce qui
empêche les abeilles de le prendre sur leur langue», affirme Richard Degaraby.
Cela peut avoir de graves conséquences car, à la fin juillet, les abeilles n'ont
pas d'autres sources de pollen ni de nectar. Il n'y a plus ni haies ni prairies
à la végétation variée. Philippe Vermandère reconnaît lui-même qu'avant la
floraison du tournesol il en est réduit à donner du glucose à ses abeilles
durant la première quinzaine de juillet pour les sustenter. C'est la famine. Si
on voit parfois les abeilles butiner du maïs, c'est qu'elles sont en manque de
pollen. Alain Denhez, responsable de la section apicole du lycée agricole de
Toulouse (la seule en France), a observé que les abeilles ayant transhumé en
montagne au printemps ne connaissent pas de problèmes sur les tournesols traités
au Régent alors que celles qui sont restées en plaine dépérissent. «On ne doit
pas faire d'apiculture dans les zones désertiques de culture intensive», c'est
la leçon qu'en tire Richard Degaraby.
Il y a aussi un autre problème avec le tournesol. Sa floraison intervient à la
fin juillet en fin de cycle biologique quand la colonie commence d'ordinaire à
ralentir son activité et que la reine va pondre les oeufs des futures
générations. «Cette perturbation met en danger la pérennité de l'abeille. Il se
passe la même chose dans les élevages industriels de porc ou de volailles.» Pour
Richard Degaraby, c'est une dérive.
Yves Miserey
(1) Le varroa est un acarien
venu de Sibérie. En vingt ans, il a colonisé les ruches du monde entier.
(2) TSK et MP Johansson, International Bee Research Association.